Jeudi 25 mars 2010
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La tragédie des saumons est une histoire qui peut en cacher une autre. Comme les poupées russes qui s'emboîtent les unes dans les
autres. Les personnages de cette pièce dévoilent peu à peu les dessous de leur existence. Ils cheminent instinctivement vers le retour, le début, vers le commencement de toute chose, vers
l'oeuf.
Puisque que c'est trop dur dehors, puisque le sacro-saint progrè a vidé les hommes de leur humanité et volé leur avenir, les personnages se blotissent entre eux dans le nid des origines pour faire
un pied de nez au néant.
Ce berceau salutaire est peut être aussi le théâtre avec ses murs, son espace de jeu, sa machinerie,, ses coulisses, ses acteurs et son public. Le lieu de tous les possibles. La représentation
théâtrale nous place, acteurs et spectateurs confondus, au centre de nous-mêmes pour nous dire que dans ce monde agité et cruel il faut se battre pour ne pas se perdre et se débattre pour ne pas
sombrer.
Tel les saumons qui remontent la rivière pour pondre leurs oeufs sur le lieu même de leur naissance et mourir d'épuisement. Marcel
Moratal
Cette pièce a été jouée en juin 1998 à L'espace Icare d'Issy-les-Moulineaux et mise en scène par Christian Blain.
En voici un extrait :
Ferdinand :
Je pouvais plus garder tout ça pour moi, Polo
Polo :
Je sais Ferdi, je sais.
Ferdinand :
C'est sorti tout seul.
Polo :
Tu as bien fait Ferdi.
Ferdinand :
C'était plus fort que moi.
Polo :
Oui, Ferdi, c'était plus fort que toi.
Ferdinand :
Maintenant ils savent notre petite histoire.
Bella :
Nous ne pouvons pas y échapper, Monsieur. Qu'est-ce que vous croyez ? Nous sommes nés pour la petite histoire. Elle tourne dans notre tête depuis le début et nous voulons toujours l'effacer. Mais
la petite histoire, elle, elle résiste. Elle fait son petit bout de chemin malgré tout. Silencieusement. Elle est là, et nous ne voulons pas la voir. La fin , surtout. L'idéal pour nous serait une
petite histoire sans fin. Et que ferions-nous d'une petite histoire sans fin ? Un rêve douillet. Un rêve de plumes. Un sommeil profond avec des moutons bien blancs. Nous désirons le grand sommeil
mais nous ne voulons pas la fin. Alors nous nous étourdissons dans un sommeil plus léger en oubliant la petite histoire. Et nous nous réveillons pour mieux nous endormir de nouveaux. ( Elle
se lève péniblement, fait quelques pas ) Mes jambes, mes pauvres jambes. Elles n'en peuvent plus. Je suis fatiguée. Ma petite histoire m'a couverte de rhumatismes. Mais je suis bien. Je suis heureuse. Ma fin peut venir, je l'attends. Je suis prête. Nous nous rapprochons dans notre obscurité et dans notre
désir commun d'un peu de lumière pour mieux voir notre fin. La limite de notre combustible ne doit pas nous faire peur. Nos braises se consument doucement dans nos ventres.
Gédeon : ( allongé )
Les braises sont dans les oeufs.
Bella :
Et nos empreintes dans les cendres. ( Temps ) Cette pièce touche à sa fin, Monsieur le Directeur.
Rilk : ( allongé )
Oui, le sommet approche. Ce bivouac était une excellente idée.
Gédeon : ( allongé )
Le retour a été long et pénible. Mais il fallait bien sauver nos oeufs. C'était plus fort que nous. Nos corps ne tenaient plus en place. Les femelles se tortillaient dans tous les sens. Une envie
terrible de retourner à notre source nous chatouillait le ventre. On gigotait comme des fous. Ca faisait des bulles partout. Je crois que toute l'eau de la terre n'aurait pas suffit à retenir notre
excitation. Il fallait absolument partir, remonter tous les courants jusqu'au sommet et y déposer nos oeufs. ( Il se redresse ) Je vous le dis, mes chers ovins, avant d'être les agneaux du
Seigneur, bien avant, il y a des lustres, nous étions de l'espèce aquatique. ( Il lève un doigt vers les cintres ) Et lui, là-haut ? Peut-être qu'il veut faire ses petits lui aussi.
Mortimer : ( allongé )
A moins qu'il nous crotte dessus.
Gédeon :
Que ses crottes soient bénies. Il est notre emmerdeur, notre sauveur.
Stan : ( allongé )
Il est sorti de vos livres, Monsieur Mortimer. Il est là-haut maintenant. Il attend. N'ayez pas peur de lui, il veut nous aider. Depuis que je suis au service de Monsieur Rilk et de Madame Nina, je l'ai toujours vu rôder dans la maison. Il part et il revient. Il ne nous lâche pas.
Par Marcel Moratal
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